Signer des chèques, pas des publications : les entreprises sociales peuvent vraiment faire avancer les choses (même dans le contexte actuel)
February 20, 2026
Article rédigé par Rai-mon Nemar Barnes [en anglais], fondateur et DG de Consciously® [en anglais].
Le contexte actuel est effrayant et frustrant. Un grand nombre de personnes qui essaient de promouvoir la justice, l’équité, la diversité et l’inclusion (JEDI) sont réduites au silence. Cependant, il y a une bonne nouvelle : pour réaliser de vrais progrès, vous n’avez pas besoin de faire du bruit. Vous devez simplement être là pour les personnes qui ont besoin de vous quand cela compte. Voilà la différence entre le bruit et l’impact.
En fait, savez-vous ce qui fait plus de bruit qu’un déferlement de publications? Un chèque annulé.
Le Mois de l’histoire des Noir.e.s nous offre l’occasion de réfléchir à la manière dont nous pouvons faire une différence maintenant, grâce à des actions qui reflètent les artisan.e.s du changement du passé (plutôt qu’à des mots vains pour exprimer notre admiration).
Prenez l’exemple du magnat de la construction d’Atlanta, en Georgie, Herman J. Russel, qui a discrètement financé le mouvement des droits civiques. Pendant que les autres essayaient de déterminer la meilleure manière « d’apporter leur soutien », Russell envoyait de l’argent pour payer les cautions de Martin Luther King Jr., et il transformait son salon en quartier général stratégique pour les efforts de déségrégation. Aucun communiqué de presse. Aucun mot-clic. Seulement des ressources quand cela comptait le plus.
Nous pouvons aussi citer Georgia Gilmore qui a lancé « The Club from Nowhere » (le club de nulle part) pendant le boycottage des autobus de Montgomery. Elle et son équipe d’employées domestiques ont transformé du poulet frit et des quatre-quarts en centaines de dollars par semaine pour le mouvement, vendant à des client.e.s noir.e.s et blanc.he.s qui n’avaient aucune idée à quoi l’argent était destiné.
Voici ce qu’il faut en tirer : votre entreprise sociale n’a pas besoin d’une autre publication à propos de ses valeurs sur LinkedIn. Le monde a besoin que vous vous manifestiez en fournissant de vraies ressources.
À quoi ces ressources ressemblaient-elles vraiment? Exemples concrets de soutiens discrets et d’efforts communautaires
Il existe de nombreux exemples de moments où la visibilité dans les comptes bancaires avait davantage d’impact que la présence dans les nouvelles quotidiennes.
Lorsque le boycottage des autobus de Montgomery a commencé en 1955, tout le monde ne pouvait pas se permettre d’être publiquement impliqué.e.s. Un grand nombre d’employé.e.s domestiques noir.e.s nettoyaient les maisons et élevaient les enfants de familles blanches qui les auraient congédié.e.s sans hésiter pour avoir soutenu des « agitatrices et agitateurs ».
Georgia Gilmore a fondé le Club from Nowhere [en anglais] (club de nulle part), rassemblant des domestiques, des employées de service et des cuisinières pour soutenir le boycottage tout en protégeant les membres contre d’éventuelles représailles. Elles vendaient du poulet frit, des quatre-quarts et des repas complets partout, des parcs de stationnement des églises aux salons d’esthétique, collectant des centaines de dollars par semaine.
Le coup de génie? Les sympathisant.e.s blanc.he.s pouvaient signer les chèques à l’ordre de « The Club from Nowhere », sans qu’il n’y ait besoin de révéler le véritable destinataire. Les membres à qui l’on posait des questions sur l’origine de l’argent pouvaient répondre en toute honnêteté qu’il provenait de la vente de nourriture ou de « Nowhere » (nulle part).
Lors des assemblées de masse du lundi soir, le Club remettait d’importants dons en espèce, souvent entre 100 et 150 dollars, sous les applaudissements de la foule. Après le licenciement de Gilmore pour avoir témoigné en faveur de King, il l’a encouragée à ouvrir son restaurant chez elle et la famille de King l’a aidée à acheter l’équipement nécessaire pour la cuisine. Sa maison est devenue un espace de rassemblement sûr pour les leaders du mouvement.
La leçon à en tirer? Parfois, l’infrastructure la plus puissante est ancrée dans un quatre-quarts.
Maggie Lena Walker : créer un pouvoir économique avant même que l’on parle d’EDI
Cinquante ans avant que Rose Parks nous inspire, Maggie Lena Walker [en anglais] a mené un boycottage dans toute la ville de Richmond, en Virginie, contre les tramways ségrégués. En 1903, elle est devenue la première Afro-Américaine à fonder une banque et à la diriger en tant que présidente.
À une époque où les banques appartenant à des personnes blanches refusaient les dépôts de la clientèle noire, la banque St. Luke Penny Savings de Walker avait financé plus de 600 prêts résidentiels et professionnels pour les familles noires en 1920. Elle a également ouvert un grand magasin et créé un journal pour lequel elle a travaillé en tant que directrice de rédaction.
Walker a organisé la première section de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People [Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur]) à Richmond, en plus de militer pour le droit de vote des femmes et de mener des campagnes d’inscription électorale. Sa vision était de créer des entreprises qui embauchent et servent les membres de la communauté noire, croyant fermement en l’importance d’offrir un soutien aux entreprises appartenant à des personnes noires.
La leçon à en tirer? Le vrai pouvoir économique n’est pas un programme : c’est une infrastructure qui vous survivra. (Jusqu’à son rachat en 2005, sa banque était la plus ancienne banque appartenant à des personnes noires en activité dans l’histoire des États-Unis.)
Hosea Williams : du dimanche sanglant à la fourniture de repas aux plus démuni.e.s
La plupart de gens connaissent Hosea Williams grâce à la photo emblématique du Bloody Sunday (dimanche sanglant) [en anglais], qui a eu lieu le 7 mars 1965. Ce jour-là, Williams et John Lewis ont mené plus de 600 manifestant.e.s sur le pont Edmund Pettus, à Selma, où les attendaient des gaz lacrymogènes et des matraques.
Qu’a-t-il fait après le départ des appareils photos? Il a continué de se manifester.
En tant que « lieutenant principal » de Martin Luther King Jr. et directeur national des inscriptions électorales de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference [Conférence des leaders chrétien.ne.s du Sud]), il a organisé le projet estival d’organisation communautaire et d’éducation politique (SCOPE, Summer Community Organization and Political Education Project) qui a permis d’inscrire sur les listes électorales plus de trois millions d’électrices et d’électeurs noir.e.s dans onze États. King l’appelait son « taureau dans un magasin de porcelaine » et son « Castro ».
Après l’assassinat de King en 1968, Williams ne s’est pas complètement retiré de la politique (il a siégé à la Chambre des représentant.e.s de Géorgie, au conseil municipal d’Atlanta et au conseil du comté de DeKalb). En 1971, il a fondé l’organisme Hosea Feed the Hungry and Homeless (Hosea nourrit les personnes qui ont faim et qui sont en situation d’itinérance), aujourd’hui appelé Hosea Helps (Hosea aide) [en anglais].
Depuis presque 50 ans, l’organisme offre aux personnes dans le besoin des repas chauds, des coupes de cheveux, des vêtements et des services, à la fête de Thanksgiving, à Noël, pour la Journée de Martin Luther King et à Pâques. À ce jour, il a fait don de milliards de dollars en nourriture et en fournitures.
La leçon à en tirer? Le véritable activisme ne s’arrête pas quand la marche prend fin. Il se manifeste en servant des repas chauds pendant les Fêtes.
Herman J. Russell : l’argent crée un impact, les communiqués de presse font du bruit
Herman J. Russel [en anglais] était un homme d’affaires d’Atlanta, spécialisé dans les secteurs de la construction et de l’immobilier. Il comptait également parmi les leaders et les sympathisant.e.s du mouvement des droits civiques dans le Sud. Il était membre des conseils d’administration de la banque Citizen Trust, de l’organisme Central Atlanta Progress et du Conseil des entreprises de Géorgie. En coulisses, il utilisait ses bénéfices pour soutenir directement le travail de Martin Luther King et d’autres organisatrices et organisateurs du mouvement des droits civiques.
La maison de Russell est devenue un lieu de réunion où les leaders des droits civiques se retrouvaient pour élaborer des stratégies en vue de déségrégationner les écoles, construire un nouvel aéroport et faire adopter la législation relative au système de transport en commun MARTA. Il fournissait les sommes requises pour payer les cautions et du soutien financier lorsque les banques refusaient. Il a accompli beaucoup plus. Mais, parfois, les exemples les plus simples peuvent être les plus percutants.
Il n’a jamais exigé de reconnaissance. Mais, il demandait des changements.
La leçon à en tirer? Votre salle de conférence peut servir de cellule de crise. L’utilisez-vous?
Pourquoi l’approche basée sur le silence et l’action fonctionne-t-elle réellement mieux?
Il n’est pas possible d’annuler votre représentation si vous n’avez jamais joué de spectacle.
Vous souvenez-vous en 2020 lorsque toutes les entreprises se sont dépêchées de publier des carrés noirs et des déclarations en matière d’EDI? Aujourd’hui, le sentiment anti-ESG pousse les entreprises à faire marche arrière plus vite qu’il ne faut pour dire « résultats trimestriels ».
Pendant ce temps, que se passe-t-il du côté des personnes qui signent discrètement des chèques depuis des dizaines d’années? Elles signent toujours des chèques.
Si vous ne jouez aucun rôle en matière d’activisme, il n’est pas possible de vous accuser de vous présenter comme une « personne vertueuse ». Vous soutenez simplement… le travail. Si votre nom est mentionné dans tous les communiqués de presse, vous ne le faites pas correctement.
Il est vrai que, parfois, pour survivre, il faut faire preuve de discrétion. À l’époque du mouvement des droits civiques, les sympathisant.e.s de la NAACP étaient confronté.e.s à la perte de leur emploi, à des représailles économiques et à des menaces physiques.
Le Club from Nowhere protégeait ses membres grâce à un anonymat stratégique. Les récentes tendances révèlent qu’un nombre croissant de donatrices et de donateurs souhaitent l’anonymat en raison de la capacité des réseaux sociaux à amplifier les critiques. Parfois, le fait de garder la tête baissée permet de poursuivre le travail.
Quand faut-il briser le silence (stratégiquement)?
Notre capacité à nous exprimer peut s’avérer vitale. Il s’agit parfois d’une question de vie ou de mort, littéralement.
Souvenez-vous que votre voix sera souvent requise à des moments où le fait de s’exprimer constitue un véritable risque. Toutefois, n’oubliez pas non plus que le but n’est pas d’attirer l’attention, mais plutôt de l’orienter. La visibilité que vous apportez peut faire la différence.
Vous devriez répondre à l’appel pour amplifier les voix et vous servir de votre plateforme quand :
- Vos partenaires communautaires vous demandent directement de le faire.
- Garder le silence signifie être complice, en particulier lorsque des injustices et des attaques directes sont commises à « l’instant même ».
- Vous communiquez ce qui fonctionne bien (plutôt que de décrire qui vous êtes, c’est-à-dire, partager les leçons, pas la gloire).
Le moment de vérité inconfortable : qui soutenez-vous réellement?
Mener un activisme d’entreprise discret signifie qu’il faut choisir ses batailles, recadrer ses communications et intégrer ses valeurs dans sa manière de faire des affaires. Cela implique également de prêter attention à ce qui, selon les gens, devrait compter le plus.
Malheureusement, la mise en œuvre de ces pratiques peut s’avérer difficile pour les personnes qui fonctionnent avec un état d’esprit purement axé sur les relations publiques (RP). Elles peuvent refuser d’écouter, car on leur a appris à « présenter leur travail » afin qu’il puisse générer des bénéfices pour l’entreprise.
Pour empirer les choses, elles ne financent probablement pas les bonnes personnes.
En 2016, seulement 0,6 % des dons des fondations étaient destinés aux femmes de couleur. En 2019, aux États-Unis, la philanthropie a collecté 450 milliards de dollars. Cependant, les écarts de financement entre les organismes sans but lucratif dirigés par des personnes blanches et ceux dirigés par des personnes noires demeurent considérables.
Vérifiez vos processus d’octroi de subventions. Vérifiez votre liste de prestataires. Vérifiez quelles personnes sont assises à la table des décisions. Si elles vous ressemblent toutes, alors vous faites partie du problème.
Parfois, les personnes obtiennent du financement grâce à leurs contacts, et non à leurs connaissances ou au rendement de leur organisme. Le réseautage est important. Toutefois, assurez-vous d’utiliser ces réseaux pour ouvrir les portes, et non pour les garder fermées.
Votre marque n’est pas le sujet. Votre appel pour les résultats trimestriels n’est pas le sujet. La conférence TED talk de la personne qui a fondé votre entreprise n’est pas non plus le sujet.
Le travail de Georgia Gilmore n’évoque pas sa marque personnelle. Il symbolise la force de la communauté noire et la solidarité dans la lutte pour l’égalité.
Qu’est-ce qui a changé parce que vous avez existé? C’est la seule mesure qui compte.
Jouer la carte du long terme : être un.e allié.e et non une actrice ou un acteur
Herman Russell a exercé une grande partie de son influence en coulisses, en fournissant des conseils et des fonds lorsqu’il y avait un besoin. Son domicile est devenu un lieu de réunion stratégique pour les leaders du mouvement des droits civiques. Toutefois, son héritage ne se mesure pas en coupures de presse, mais en lois modifiées, en infrastructures développées et en possibilités élargies.
Le soutien qui a le plus d’impact est souvent apporté dans les espaces entre les communiqués de presse : dans les salons transformés en séances stratégiques, dans les cuisines métamorphosées en centres de collecte de fonds, et dans les banques qui disent oui lorsque tout le monde dit non.
Voici quelques mesures qui pourraient vous diriger dans la bonne direction :
- Procédez à une vérification de votre processus d’octroi de subvention ou de financement. À qui les fonds sont-ils destinés? Qui prend ces décisions?
- Passez en revue vos partenariats actuels. Apportez-vous un soutien ou faites-vous de la figuration?
- Posez la question suivante à trois organismes communautaires : « De quoi avez-vous vraiment besoin? » Puis, taisez-vous et écoutez.
- Tissez des relations avant la prochaine crise. Mesurez l’impact en fonction des résultats dans la communauté, et non du nombre de mentions dans la presse. N’oubliez pas que l’objectif n’est pas la reconnaissance, mais le changement.
Votre travail ne consiste pas à être l’héroïne ou le héros de l’histoire. Votre mission est de veiller à ce que l’histoire connaisse une meilleure fin.
Allez maintenant signer quelques chèques.
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B The Change recueille et partage les voix du mouvement des personnes qui utilisent les affaires pour le bien et de la communauté des entreprises certifiées B. Les avis exprimés ne reflètent pas nécessairement les opinions du B Lab, l’organisme sans but lucratif qui chapeaute la certification B Corp.
Photo de la bannière : Trois leaders proéminents du mouvement des droits civiques d’Atlanta réunis en 1987 pour soutenir la candidature de Richard Arrington Jr. au poste de maire de Birmingham, en Alabama. Il a ensuite gagné l’élection et est devenu le premier maire noir de la ville. De gauche à droite : Herman J. Russell, Andrew Young, Richard Arrington et Jesse Hill. Photo provenant de la collection du photographe Harmon Perry et fournie par le système de bibliothèque publique de la ville d’Atlanta et du comté de Fulton.
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